Lorsque le généalogiste a terminé sa généalogie ou a décidé de mettre un terme à cette recherche interminable, il devrait s'intéresser à l'histoire de son lignage, c'est-à-dire revêtir le squelette de son arbre de feuillages et fruits.
Rappelons que tous les calculs montrent qu'après la sixième génération, nos ancêtres nous sont génétiquement étrangers ; c'est pour le plaisir que nous persévérons au-delà.
L'histoire de notre famille demande plus de recherches et de patience mais est plus passionnante que le comptage obsessionnel des filiations. Il faut compulser avec persévérance les actes, souvent rares, des notaires, de justice, les registres d'impôts, etc. Tout généalogiste sait cela.
Parmi ces pièces, les plus intéressantes sont les contrats de mariage, beaucoup plus descriptifs que les testaments, avant 1830. Après cette date, ils deviennent exceptionnels, très courts, « réduits aux acquêts » et peu informatifs.
Dans cette recherche, nous sommes soumis à deux tentations :
— Ne relever que les contrats de mariage de notre famille, mais nous n'avons plus alors de possibilités de comparaison. Nos ancêtres étaient-ils relativement plus riches, moins riches que la communauté ? Établir un contrat était-il un signe de « distinction sociale » ou précautions dans un mariage entre « promis » de niveau social déséquilibré ? Bref, un relevé restreint pose plus de questions qu'il n'en résout. Gardons-nous encore plus des impressions d'une lecture rapide et superficielle des documents : elles sont généralement fausses.
— à l'inverse, la tentation, que je qualifierais d'historienne, du relevé exhaustif. Une telle pratique (de bénédictin) fait sourire — ou même ricaner — le statisticien qui sait qu'un échantillon bien choisi est aussi
informatif qu'une population tout entière, généralement inattaignable. Surtout pour l'étude de documents aussi monotones que les contrats de mariage qui sont à première vue « toujours pareils ». Relever tout, mais quoi ? Tous les contrats de mariage d'un seul notaire ? Mais c'est alors étudier ce notaire et les raisons de son choix ! Ou tous les contrats d'une localité ? Il faut alors fouiller les archives d'au moins dix notaires différents dans le temps et l'espace.
Quatre-vingt-dix contrats...
Notre étude s'est donc bornée ici au relevé systématique des contrats de mariage d'une seule localité du Haut-Bugey : Echallon.
Echallon est administrativement incluse au Bugey, puis département de l'Ain, mais, en fait, cette commune appartient, par son paysage, ses pratiques agricoles, sa mentalité, au Jura dont l'ont séparée des avatars historiques, en particulier la guerre franco-espagnole (1635-1648).
C'est la paroisse la plus peuplée, jusqu'à plus de 1.000 habitants, de l'aire culturelle limitée par Belleydoux, Giron, Saint-Germain-de-Joux, Charix et Apremont, entre lesquels les échanges matrimoniaux sont nombreux.
Nous avons ainsi relevé un ensemble de quatre-vingt-dix contrats de mariage d'Echallon sur lesquels portent nos estimations. Un sondage rapide dans les contrats des autres paroisses citées ci‑avant nous permet de supposer avec vraisemblance que cet échantillon est représentatif de cette aire matrimoniale.
— Les futurs époux de cette paroisse, dans la période exposée — ici 1740-1790, — s'adressent au moins à huit notaires différents dans un rayon de 20 km. Les raisons de ces choix différentiels restent obscures et mériteraient d'être étudiées. Nous nous sommes bornés aux deux principaux tabellions : Me LEVRAT, de Charix, et Me PASSERAT dudit Echallon, qui ont écrit 80 % des pièces.
Comme nous l'avons dit, on pourrait très bien n'étudier que la personnalité des notaires. Me LEVRAT semble le plus réputé : c'est lui qui rédige les procès verbaux des assemblées communales des communes voisines de son étude, les testaments et contrats des plus riches... Il est très sobre dans les préambules religieux ou les formules administratives alors qu'il détaille plus les biens et leur origine. Me PASSERAT expose rituellement les incantations religieuses, les conditions et obligations légales qui occupent presque la moitié du contrat. En particulier, il est le seul à toujours mentionner les sanctions en cas de rupture de contrat et les indemnités dues à la partie offensée.
Où est rédigé et signé le contrat ? Pas toujours en étude notariale, rarement au domicile, souvent à l'auberge où les familles fêtent sans doute les accordailles.
Fonction de la dot
Dans tout le Bugey, l'héritage est divisé en parts égales entre tous les enfants survivants. Ce qui aboutit inévitablement à une excessive division des propriétés. La dot permet d'écarter les filles de cette division (comme le mariage préférentiel entre cousins). C'est clairement écrit dans le contrat : une fois la dot entièrement payée, le couple « abandonne ses droits d'héritage à ses frères ». Les testaments le rappellent : ils accordent une somme symbolique de 5 sols à 30 livres à chacune des héritières mariées, dite particulières, étant donné « qu'elles furent largement pourvues (ou suffisamment proportionnées) lors de leur mariage ».
En 1766, la femme du testeur, « retenu dans son lit par maladie », est enceinte : il donne au futur bébé, 100 livres, si c'est une fille, ou en fait un de ses « héritiers universels en égale part » si c'est un garçon. Le ou les fils, héritiers universels, partageront seuls, les terres, bâtiments (une même maison peut être partagée en trois !), outils et bétail.
Dans notre région, les contrats de mariage sont très rares, moins de 1 % de l'ensemble des mariages. D'abord ils coûtaient chers : de 5 à 6 livres chacun. L'énorme majorité préférait s'arranger entre soi : les testaments font état d'accords verbaux de dotation ; ils reconnaissent par exemple qu'ont été promis à chacune des filles 200 livres, un habit de noces, du bétail, etc. et transmettent ces dettes... aux héritiers mâles.
Est-ce les plus riches familles qui passaient des contrats de mariage ? La réponse doit être ici nuancée ; comptent le prestige, l'obligation de tenir son rang dans la hiérarchie du village, qui commandait aussi le choix du conjoint.
Nous avons ainsi relevé un contrat par lequel les deux époux reconnaissent n'avoir aucun bien mais, pour se prouver leur grande amitié, se font légataires réciproques de tout ce qu'ils gagneront ensemble (une anticipation des acquêts du code napoléonien).
Le contrat de mariage est plus fréquent quand convolent un veuf et une veuve et plus encore quand un veuf épouse une fille.
Le contenu
Disons que la dot est constituée, en gros, de 200 livres, un habit de noces et le trousseau de fillage, une vache, une chèvre, une brebis, un coffre ou une garde-robe bois sapin fermant à clé. Mais il faut nuancer et préciser cette caricature.
L'argent
En moyenne, la mariée apporte 250 livres (246 livres pour être plus exact) en numéraires. 75 % des dots se situent entre 230 livres et 270 ivres. Mais 18 sur 90 (20 %) ne promettent que des « espérances », une part sur le futur héritage des père et mère.
Remarque : 50 % des
mariés sont déjà orphelins d'au moins un père ou une mère.
Rares sont les sommes versées immédiatement : on promet généralement de les payer dans les deux ou trois ans à venir. L'acquittement définitif est souvent fait devant notaire qui dresse une quittance.
Deux dots exceptionnelles à Echallon : un mariage à 2.000 livres, mais payables en douze ans ; un de 1.400 livres, mais qui représente la totalité de la dot sans autre apport.
Dans quatre cas, c'est l'épouse qui a constitué elle-même sa dot sur ses gages de domestique, soit chez des étrangers jusqu'à Lyon, soit « dans la communion » avec sa famille. De 60 à 300 livres, cela représente des économies féroces et des privations de plusieurs années quand on sait qu'une journalière n'était payée guère plus de 8 sols par jour, moins encore quand elle était nourrie et logée.
Il semble que la famille de l'épouse paie le repas des
fiançailles « selon la
coutume du pays ».
Les habits
Dans 70 % des cas, la famille de la mariée offre un habit de noces, généralement de 15 livres, et de 10 (4 cas) à 30 livres (3 cas). Plus ses « habits de fillage », c'est-à-dire le peu d'habits et linges qui la vêtent déjà.
Le linge de corps n'est jamais mentionné (ni dans les testaments ni dans les inventaires), il n'existe pas.
La seule « chemisette » citée est en fait un corsage de toile en deux couleurs.
Comme tissu des habits, ne sont connus que la laine et le chanvre, produits sur place. Le coton dont se paraient les riches coquettes de Paris et bientôt les ouvrières urbaines de la couture et parfumerie, est tout à fait ignoré.
Le linge
Aucun linge de toilette. On ne se lave d'ailleurs jamais, sauf un peu d'eau pour rafraîchir le visage et les mains.
Une dot de draps est si rare qu'elle est soigneusement mentionnée : 5 cas sur 90, et de deux à huit draps seulement. On couchait donc directement sur la paillasse et sous une « couverte » de laine mêlée de chanvre. Ces draps, des plus fortunés, n'étaient que rarement changés.
Le cadeau de « ritte » (partie du chanvre non filée et la plus fine) était le plus fréquent : de 10 à 20 livres-poids (35 % des cas), pour les plus pauvres : 10 à 15 livres-poids d'étoupe (chanvre grossier).
Les meubles
Pour les dots les plus modestes : un coffre (17 %). Niveau au-dessus : une « garde-robe à deux portes fermant à clé » (28 %), le tout « en bois sapin ». Une seule garde-robe en « bois poirier ».
Quelques meubles rares : un lit avec un tour de tapisserie de Nantua (un luxe !), un rouet, un buffet, deux archibans.
Le bétail
Le plus fréquent : une chèvre (31 %), une vache (22 %), ou une génisse (14 %), une brebis (10 %), une ou deux fois deux brebis; et une fois une paire de bœufs.
Est-ce enrichissement des paysans ou, plus vraisemblablement, inflation de la monnaie, les prix de chaque objet augmentent de 1740 à 1790. La part monétaire passe de 150 livres à 220 livres ; l'estimation d'une vache de 25 à 35 livres et même 40, celle d'une chèvre ou d'une brebis de 5 à 6 livres.
Qu'apporte l'époux ? D'après le contrat, rien ou seulement ses espérances en tant que futur héritier universel. En fait, bien que ce ne soit jamais dit parce que cela va sans dire, les terres, le logement et l'outillage agricole.
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